Lieux Communs 2007 / Les Instants Chavirés
Du 29/09 au 28/10/2007
Conversation entre L'Ambassade et Charlie Jeffery autour du travail présenté dans l'exposition Lieux Communs 2007.
Tu es conscient que, par exemple, le texte installé dans l'entrée de l'exposition est repoussant et ... met mal à l'aise ?
Oui et non, car justement le fait que vous le trouviez laid est du à sa matière et non pas à ce qui est dit. Mais la confusion est intéressante. I spit on you, you spit on me and we spit together parle justement de relations de mépris mutuelles qu'il peut y avoir très souvent dans plein de situations, à un guichet administratif comme dans un couple.

Vue de l'exposition Lieux Communs 2007
Ce texte reflète la façon dont justement on voit et juge le matériau qu'on a sous les yeux. Cette mousse polyuréthane, très cheap et presque scatologique, que tu n'as justement pas anoblie dans son traitement, c'est à la limite de l'art de squat, d'un slogan vindicatif qui se voudrait radical ... Il y a comme un effet de boucle, le texte est un commentaire sur la matière avec laquelle il est écrit ?
Oui mais ce serait trop facile si ce n'était que ça. Ce qui est motivant c'est d'essayer de garder le spectateur dans un état de décodage et d'indécidabilité vis-à-vis de l'œuvre. Ca veut dire que pendant ce temps, il s'établit un dialogue; l'objet et le spectateur sont travaillés l'un par l'autre. Je veux bien admettre que beaucoup de mes œuvres jouent avec le registre du déchet mais ce pseudo déchet nous parle, il ne suit pas une logique d'entropie ou de décomposition comme chez Blazy. Ces objets essaient de se réintroduire dans la catégorie œuvre d'art. Et ca met le spectateur en position d'être celui qui l'y laisse entrer ou pas.
Si j'ai d'abord trouvé les mots I spit on you ... avant de savoir comment les présenter, une fois exposer, par contre, c'est la matière qui apparait en premier. Vu la taille des lettres et leur longueur, ça prend du temps de les lire et puis même de se les traduire ou de trouver à quoi ca se rapporte. Pendant ce temps de lecture, on est dans un rapport à la matière. Chaque texte prend du temps pour trouver son support. I spit on you, ... je l'ai dans mes archives depuis très longtemps mais il n'avait pas sa forme. Ce n'était même pas un texte, c'était juste une idée de comment les gens sont les uns avec les autres. Après c'est devenu un objet pour cette exposition et votre invitation autour du dialogue/monologue.

Vue de l'exposition Lieux Communs 2007
Justement selon cette logique de conversation avec l'œuvre, on remarque que "I" et "You" , "Je" et "Tu" reviennent souvent dans tes textes, répétés, variés, presque confondus et réversibles. Ca parle ou quelqu'un parle, mais on ne sait pas selon quel type d'adresse, ni quel interlocuteur ça suppose.
"Je" et "Tu" sont séparés par des verbes tout en étant reliés par le même matériaux. Le discours n'y est pas direct, l'espace de communication est opacifié. Ca correspond à ce moment où quelqu'un vous parle et vous ne savez pas s'il vous demande quelque chose, s'il commente un événement extérieur, s'il parle seul, s'il vous agresse ou s'il veut juste établir un contact, c'est un peu cela que l'exposition des mots rejouent. Pour finalement prendre acte d'un inévitable isolement, l'objet d'art exposé, quoiqu'il dise ou montre peut être traité avec indifférence, on peut couper le contact avec lui et le laisser parler tout seul, le laisser par terre comme un SDF dans la rue.
Plus concrètement, comment fonctionne l'écriture, la sélection et puis l'exposition des phrases et œuvres textuelles que tu réalises?
Une phrase va venir dans mes pensées et je vais me dire "ha tiens ça c'est quelque chose" et donc je l'extrait de son contexte, je garde la phrase en tête une fois sa situation d'origine disparue et j'en oublie même l'origine. Et donc une fois que ces mots deviennent une espèce d'objet, verbal et sonore, ça prend une vie autonome. C'est devenu une habitude et j'adore quand ça vient, quand il y a une nouvelle phrase qui apparait.
Par exemple avec How many? Why ? qui est disponible en carte postale dans l'exposition, au départ, c'était un jeu de le répéter, de façon très domestique, je le disais à ma femme, pour l'énerver ou avec mes amis. Comme si je cherchais à propager ces mots. J'ai totalement oublié leur origine et peu importe d'ailleurs. Ces mots, dans leur abstraction cherchent à se dissoudre, ils peuvent correspondre à des tas de situations mais ils sont très précis. Répétés souvent ou à emporter, dans un contexte de galerie ou d'exposition, tout le monde peut ainsi se les approprier.

Vue de l'exposition Lieux communs 2007
Get off & get your own c'est le même système. Plus tard, j'ai trouvé une réponse à ça : No I won't. Pourquoi on devrait se contenter de quelqu'un qui nous dit : "touche pas, c'est à moi, tire-toi et trouve t'en un à toi" et donc je dis : "non je veux pas, je veux celui-là !"
Auparavant j'avais fait d'autres œuvres textuelles : des lettres en cartons mais aussi des pancartes de manif' : du carton peint en noir avec du texte (avec un titre de chanson disco : You Make me feel mighty real). C'était peint en gris sur un fond noir, de façon très manuelle.
Le premier texte que j'ai montré c'est Make something, écrit en vynil adhésif sur le mur. Puis pour Nine fake wooden stars (neuf fausses étoiles en bois) et In the future nothing will be real (dans l'avenir rien ne sera réel), j'ai utilisé du carton épais, plus physique et différent du texte simplement peint sur une surface de carton. Le bois aurait été trop beau et trop solide. Le carton est à la fois mou et dur, c'est assez épais (3/4 cm). Et je veux qu'on puisse lire le texte. Ca peut aussi bien être vu comme une étude typographique de graphiste.
Vue de l'atelier
Make Something vient de ce principe que l'artiste doive produire un objet. Je voulais faire un lien avec l'art conceptuel et ses enjeux où sont remis en cause la création d'objets mais à la fin, leurs formes sont elle-même devenues très classiques. Et donc ce truc make something (fabriquer quelque chose) est une forme de critique, leur texte a fini par être un objet et derrière tout ce qu'ils ont fait il y a tout de même cette proposition implicite : "faire quelque chose", c'est quand même une obligation. Moi j'arrive après ça, je sais qu'il n'y a plus d'extrême, d'avant garde, ou bien pendant 5 minutes mais ensuite tout est ré-intégré et accepté. Donc je pars de là, de ce circuit fermé. Mais j'ai toujours ce problème avec l'objet d'art fini et immaculé comme on voit beaucoup.
Ca rejoint des enjeux des artistes post minimalistes comme Richard Tuttle ou Bruce Nauman ?
Mes textes en carton sont moins précieux et formalistes et ça pose plutôt des problèmes sur le rapport à l'objet d'art, sur la satisfaction qu'il procure et sur la nature du rapport qu'on établit avec lui. Au delà du matériaux, parler au spectateur et ramener l'objet vers le slogan, la maxime, la sentence devient soit pompeux ou bien l'interpelle, comme le fait une bannière de manifestation. En tant que spectateur, on hésite sur notre degré d'adhésion et sur notre degré d'appropriation. On pourrait être d'accord avec la phrase mais on se rend compte que ça ne marche pas à ce niveau-là. Je ne crois pas en la parole directe de l'artiste, dans le message transparent, ou dans l'action énergique sensationnelle, mes matériaux sont justement opaques et brouillent la lecture, on ne sait pas si c'est l'artiste qui parle, si c'est une citation à méditer, un titre de chanson ... Donc voilà ce n'est pas moi qui dit tout ça.

Vue de l'atelier
Comment les mots passent-ils de textes à une forme lisible et spatialisée ?
La matérialité des mots, je dirais que c'est d'abord dans la bouche, donc ce n'est pas du texte écrit comme on pense pour la poésie ou la littérature mais des mots dits et entendus. Je ne m'assied pas à une table pour écrire volontairement comme un écrivain. Les mots viennent plutôt d'une situation. Ca me vient souvent dans le métro. Si je n'ai rien sur moi pour noter, il faut que je le répète dans ma tête ou bien je fais des nuances, j'imagine des versions alternatives, quand une phrase est lancée, après ça entraîne un jeu de variantes et parfois c'est très embêtant car le cerveau va plus vite que la capacité à comprendre et à noter ce que ton cerveau fait.
C'est la même dynamique qu'avec une chanson pop, au niveau du plaisir des mots ?
Le son et le rythme, en effet, sont très importants. Par exemple, Talking Heads est un groupe que j'ai beaucoup écouté et je trouve que les paroles de David Byrne sont un modèle. Il y a une chanson qui s'appelle Moonrock, où il parle d'avoir un rocher dans la gorge, que ça vient de la lune ! Je pense qu'il y a un mécanisme chez lui à cette époque-là qui vise à extraire de l'étrange à partir du quotidien.
Moonrock , Plâtre, 2006
Et pour le néon A plastic horizon ?
Ca vient d'un jeu, j'étais dans un hôtel à Marrakech, sur le toit un soir et on faisait ce jeu : my mother went to the shops, avec des copains et chaque fois tu proposes "qu'est-ce qu'elle achète ta maman dans les magasins?" Le premier dit : "des saucisses", le deuxième : "une hache et des saucisses", le troisième dit : "du plastique, une hache et des saucisses", jusqu'à ce que tu n'arrives plus à te souvenir du début. C'est un jeu de mémoire, où tu peux dire des choses très normales mais ce qui est marrant c'est d'imaginer des trucs absurdes.
Et donc ces deux mots plastic horizon sont venus. C'était la nuit, j'ai du regardé en l'air et voir le soleil se coucher... Dans ma tête, c'est lié à une forme rose qui existe en elle-même comme objet. Cet objet imaginaire et sa dénomination ont fusionné dans cette œuvre, c'est devenu le néon rose A Plastic Horizon que vous avez montré à Mains D'œuvres dans l'exposition Horizons Synthétiques. En anglais, on entend vraiment "un horizon en plastique", comme on dit un jouet en plastique.

A plastic horizon, néon, 2006
Cette fois-ci, les mots et l'image sont donc venus en même temps ?
Je me suis demandé si c'était possible de créer cet objet tel que je le voyais. La couleur était évidente, rose, mais simplement écrits à la main ou en adhésif, cela me semblait insuffisant et je voulais un objet d'art assez stylisé qui ait une échelle de paysage. La lumière fonctionnais bien pour ça.
Le texte est apparu aussi en étant énoncé lors de performances et dans des films vidéos.
Pour la vidéo Closed circuit où je monte un escalier de 34 étages dans le noir avec une caméra à la main en répétant if you don't know, I can't tell you, le texte est venu ensuite. J'avais fait une première version de la vidéo où je faisais l'action dans l'escalier sans rien dire. C'était différent et moins intéressant : juste une action, qui avait une force physique mais il lui manquait quelque chose. Et ce texte était là dans mes notes à coté de deux autres phrases : Only if you ask me, et You know I'm not wrong, que j'avais montré dans l'exposition We're not here to give you pleasure, l'un face à l'autre en adhésif mural, de façon très sobre. Cette troisième phrase cherchait un emplacement, au niveau du son et du souffle, cette phrase était plus facile à dire que d'autres, elle pause un rythme, se coupe en deux tout en étant suffisamment longue pour poser problème, elle joue avec l'activité du corps à ce moment là. L'action est devenue un moyen d'exploiter le texte, de le rendre réel, de l'incarner. Si c'était sur un mur ça n'aurait pas assez de vie. En montant l'escalier, je me disais il faut que je le dises assez fort, mais plus je montais et plus ça disparaissait dans le souffle.
Ca te restais en travers de la gorge ! Les mots sont altérés, comme lorsque tu joues sur la déformation avec les lettres en mousse polyuréthane ou de l'effacement des lettres en décalque sur le bloc de polystyrène (if you did know, Why would I ask you)
Le texte m'a amené vers quelque chose de beaucoup plus sculptural, alors qu'au début, j'ai commencé avec la vidéo, le film d'animation puis la performance filmée.
Et pour la performance du vernissage, pourquoi ce costume en mousse polyuréthane ?
C'est d'abord une réponse à votre envie que je fasse une performance. Et aussi une façon de relier le corps au texte, ils se rejoignent dans leur dimension sculpturale et dans un jeu sur la limite entre le gag et la confrontation en vis à vis du corps du spectateur. Cette matière produit un coté nounours gentil ou monstre à la King Kong qui contraste avec le coté cynique et méchant du texte qui est juste à coté.
Image de la performance réalisée lors du vernissage de Lieux Communs 2007
C'est un spectacle pour un vernissage mais avec une énergie pas dirigée, retenue et même hypothétique. Ca prend le risque d'être anecdotique !?
Il y a un coté théâtral et performatif qui est cassé par un aspect ennuyeux. Pas de climax et de douleur, ni d'événement, le vernissage démarre, je suis déjà là en costume, je reste ainsi, debout, pas parfaitement immobile mais statique, pendant plus d'une heure. Comme je suis un personnage et qu'il y a un film à côté, celui de Jochen Dehn que vous avez choisi de présenter, où une comédienne est super active, je pense qu'on attend quelque chose, un gag, une évolution, et puis non et puis ensuite quand j'y arrive, je tombe par terre, pas d'un coup, car il faut que je me fasse basculer un peu avant et puis je suis au sol, j'essaie un tout petit peu de me relever mais ca ne sert à rien, donc je reste là et les gens sont autour. Voilà !
Encore une fois, il y a un coté comique mais gênant aussi. Les boursoufflures du costume ... Cette matière est l'inverse des effets spéciaux de cinéma, habituellement dégueulasses et classes à la fois, horribles mais séduisant. Là, on retrouve une dimension animale, une présence de matière vivante avec qui on ne sait comment communiquer. Tu es navrant, comme si volontairement tu te prêtais au mépris et à des réactions de cette ordre, il y a une part sado masochiste chez toi ?
Ca peut paraitre pathétique, mais en même temps c'est neutre, on attend de voir pour savoir quoi penser.
Comme on a peu vu ton travail, on a du mal le situer et ainsi le doute persiste quand à savoir si on peut trouver ça bon ou pas.
C'est pas que ça, c'est aussi en jouant avec le contexte du lieu d'exposition, l'action ou l'inaction, le socle ou pas pour les sculptures, l'échelle des choses, etc. Pour une exposition à Strasbourg, j'avais fait cuire des saucisses que je distribuais lors du vernissage, mais pas des saucisses de Strasbourg justement, une odeur très forte se dégageait et on ne donnait pas de fourchettes pour les tenir. C'était un cadeau embarrassant, c'est la même logique de rabat-joie et de gène dans un contexte donné.
On parlait de Nauman tout à l'heure, c'est l'influence numéro un pour moi, Bruce Nauman et Paul Mc Carthy, mais je connais moins bien ce dernier. Je pense surtout à sa craderie, à son ironie, c'est le contre exemple des actionnistes viennois qui sont tellement sérieux, d'une gravité qui devient kitsch. Je trouve qu'ils manquaient d'un regard sur eux-même et sur le contexte, alors que Mc Carthy répondait déjà à ça. Il n'a pas peur, c'est horrible en même temps mais ça marche. J'ai vu tellement de performances d'artistes qui sont complètement mauvaises, faites dans la douleur ... C'est nul ! Mc Carthy frôle la ligne entre très mauvais et extrêmement bon et il tombe du bon coté. C'est un univers fait avec rien du tout. Dans ses vidéos, Il n'y a que quelques vêtements, c'est chez lui, la lumière est nulle, si on pense aujourd'hui aux artistes qui ont cette manière de créer un objet hyper fini qui est beau, moi, lui, c'est tout le contraire. La qualité du film n'est pas très bonne et tout ça m'intéresse énormément. De par les choix de matériaux, de par son énergie, et surtout le fait qu'il ose.
Vue de l'atelier
J'aime la variété des matériaux et des gestes du Bruce Nauman des débuts mais aussi ses néons, les jeux de langage. La vidéo good boy, bad boy, c'est presque I spit on you, you spit on me ... L'une parle de la façon perverse qu'à la télévision de s'adresser à nous. J'avais envisagé à un moment de cracher sur les gens dans un vernissage ou les inviter à cracher sur moi, mais c'est pas très drôle. Le Moonrock d'ailleurs vient des idées de moulage de Nauman, de l'espace sous une chaise, moi j'ai pris l'espace d'une télé : l'intérieur moulée et mal démoulé montre la difficulté à donner une forme à la télévision tout en en proposant une image géologique, comme un fossile.
J'ai toujours un rapport conflictuel avec l'objet, je préfère détruire. Je joue avec la considération qu'on a de l'objet exposé, je suis conscient que toute chose exposée gagne une aura de toute façon, on s'habitue à tout, même à mes lettres crades dans le cadre d'une exposition d'art contemporain. Je fais des pièces avec pas grand chose. Mais faire avec presque rien ne veut pas dire pour autant être dans la spontanéité. Utiliser ce qui est autour c'est pas de l'absence de réflexion, c'est un choix d'autant plus précis.
Entretien réalisé et mis en forme à Paris en septembre / octobre 2007.
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